Entretien à bâtons rompus avec Axelle Kabou
Par Ingrid Alice NGOUNOU - 21/10/2011
Ecrivain, experte en communication stratégique, elle vit et travaille en France. Elle a accepté de nous parler d’elle, de ses ouvrages et du Cameroun qu’elle connait
A la question simple qui est Axelle Kabou, la réponse est parfois un peu plus complexe, (polémiste, écrivain, française, sénégalaise, camerounaise surtout et aussi experte en communication de développement). On vous pose la question. Comment vous décrivez vous?
Je suis, avant tout, un être humain chaleureux, hospitalier, profondément soucieux des autres. Je fais de la méditation depuis une vingtaine d’années. Cela me permet de rester ancrée dans une vie qui a été faite de mobilité jusqu’à l’année dernière. Je vis plutôt en retrait mais pas retirée. J’aime courir de quarante-cinq minutes à une heure par jour cinq fois par semaine. C’est une drogue. J’aime manger. J’ai une alimentation et une vie saine. Je suis life extensionist mais pas sectaire. Je suis sénégalaise par mariage depuis trente et un ans et heureuse de l’être. Je suis camerounaise de naissance ; française de naissance et de culture. Sur le plan professionnel, je traduis et je révise des textes techniques pour le compte de certains organismes, dans le petit bureau que j’ai ouvert à domicile. J’ai, jusqu’à l’année dernière, animé des ateliers de réflexion stratégique toujours pour le compte de ces organismes. Je m’efforce d’écrire des essais et des articles pour participer à la réflexion sur l’Afrique, témoigner de mon époque. L’écriture est avant tout pour moi, un processus d’apprentissage, puis un moyen de partager des connaissances.
Consultante en communication stratégique, en quoi cela consiste?
Pour ce qui me concerne, cela a d’abord consisté à recevoir une formation en prospective au sein d’un organisme des Nations Unies où je travaillais en tant qu’administrateur de projets, afin de compléter ma formation universitaire en communication écrite. Concrètement, ce travail consiste à concevoir et animer des ateliers de réflexion stratégique et produire des rapports destinés à guider l’action ; aider des groupes d’experts à faire cinq choses : formuler une problématique à partir de préoccupations éparses mais convergentes ; comprendre comment les différentes composantes de cette problématique constituent un système ; identifier des forces et des opportunités susceptibles de contrebalancer des faiblesses et des menaces ; mettre en cohérence des acteurs des moyens à un horizon défini ; évaluer la pertinence de recommandations et, si possible, les chiffrer ; identifier des mécanismes d’évaluation.

Axelle Kabou
Avec toutes ces activités et une vie de mère de famille, est ce facile de tout concilier?
Cela dépend des moments. Je ne suis pas une mère débordée. J’ai appris, avec le temps, à m’organiser et à demander de l’aide quand cela est nécessaire. A renoncer à certaines activités. A prendre mon temps. Mon mari participe à l’intégralité des tâches ménagères et mes plus jeunes enfants sont très dégourdis, très indépendants. J’ai par ailleurs arrêté de voyager pour mon travail. Je n’en pouvais plus de vivre dans des avions et dans des hôtels.
Depuis cette année 2011 vous avez encore marqué le monde de la littérature africaine, avec l’ouvrage « Comment l’Afrique en est arrivée là ». Ce livre parait 20 ans après votre premier qui lui aussi avait fait couler beaucoup d’encre, parlez nous de ce nouvel ouvrage ?
Il répond à une lacune : nous Africains ne savons pas comment nous sommes passés du premier homme aux soutes des relations internationales. Nous ne connaissons pas l’histoire, pourtant prégnante, des relations extérieures de nos sociétés. J’ai tenu à mettre à la disposition du grand public un ouvrage qui donne la parole à des spécialistes de diverses disciplines. En bonne prospectiviste, j’ai opté pour une approche systémique de problèmes complexes. Quiconque souhaite savoir par quels processus l’Afrique en est arrivée à occuper sa place actuelle dans le monde, de la fin de la préhistoire à nos jours, trouvera des réponses et des références dans ce livre volumineux, généreux et facile à lire. Je suis très heureuse d’avoir pu mener à bien, toute seule, un travail aussi dense : cinq ans de labeur bien récompensés. Je n’écrirai probablement pas d’autres livres. Seulement des articles de fond.
Quel est le pont que vous établissez entre ces deux ouvrages?
Ils participent d’un même besoin de clarté, de clarification. De connaissance de soi, bien qu’il s’agisse, dans le premier cas, d’un pamphlet et, dans le deuxième d’un essai, d’un effort de restitution.
Toujours parlant de votre deuxième livre, certaines critiques lui trouvent un aspect d’héritage académique pour les générations futures d’Africains, que répondez-vous à cela?
Ils ont raison. J’aime bien l’idée de transmettre des richesses symboliques ou matérielles dont on a soi-même hérité. Bien que je sois encore loin de l’âge où l’on commence à sucrer les fraises, ce commentaire m’honore. A un détail près : ce livre n’est surtout pas un ouvrage académique. Il donne la parole à diverses disciplines sans pour autant prétendre à l’érudition. Il traite de questions incontournables concernant la trajectoire de l’Afrique dans le monde, sans pour autant prétendre être indispensable. Il prétend juste aider le grand public à gagner du temps. Les réactions qui me parviennent sont exactement celles que j’attendais. Mes lecteurs disent avoir, enfin, à leur disposition le background, l’arrière-plan qui leur manquait pour pouvoir décrypter l’actualité de nos pays. Distinguer l’essentiel de l’anecdotique. La vraie rupture systémique, du vent.
Comme de nombreux auteurs, vous semblez compter sur la jeunesse africaine, mais de nombreux observateurs la jugent encore moins capable que les générations précédentes, dans ce cas qu’attendez-vous clairement de cette jeunesse?
Je ne compte pas sur la jeunesse africaine car je n’ai pas l’âme d’un gourou. Je m’adresse à elle car, pour être une catégorie transitoire, elle n’en est pas moins porteuse, pour de simples raisons chronologiques, de la part d’inédit que recèle forcément toute société. Tout, en commençant par la révolution démographique et migratoire, en cours en Afrique, indique que nous risquons de voir se multiplier, dans nos pays, des chefs de guerre en quête de chair à tuer. J’espère donc que cette jeunesse prompte à mourir pour des entrepreneurs politiques assoiffés de pouvoir, qui se fichent parfaitement de leur sort, sera de moins en moins encline à se laisser séduire par des forces porteuses de mort ; qu’elle apprendra à rester en vie, à défendre son droit à la vie ; à être hospitalière. A traverser son époque les yeux ouverts ; à se constituer en force de proposition et d’action, de négociation civilisée. Nos sociétés sont profondément juvénophobes : il est important, crucial, que les jeunes apprennent à rester en vie, à ne pas se laisser manipuler sous peine de finir sans sépulture, les tripes à l’air dans la rue, au milieu de l’âcre fumée de pneus brûlants. Ce genre de spectacle m’est tout simplement insupportable.

«Comment l’Afrique en est arrivée là», le dernier ouvrage d'Axelle Kabou
On ne peut pas parler de vous, de vos ouvrages, sans revenir sur la situation politique qui prévaut en Afrique, avec des présidents à vie et des régimes renversés ces derniers temps. Qu’est ce que cela vous inspire?
Que les sociétés africaines poursuivent dans les larmes, la douleur et la mort un processus universel d’auto-parturition dont le fruit sera peut-être une forte capacité de se déterminer à partir de soi, être leur propre centre, formuler et mettre en action leurs propres raisons de vivre. Ce moment est malheureusement loin d’être arrivé. L’existence de présidents à vie montre tout simplement que le rapport de force n’est pas encore en faveur des forces porteuses de projets d’émancipation. Que ces forces sont loin d’être aussi limpides qu’on le dit. Que la capacité de ces régimes à perdurer ne peut être affaiblie, comme ce fut le cas en Tunisie, que par la défection de certains de leurs membres. Le cas du Sénégal est très emblématique de ce que l’on peut escompter d’une alternance : elle montre que l’alternance ne suffit pas. Qu’il ne suffit pas de changer d’homme pour que la situation s’améliore ; qu’il faut, en plus, lutter pour qu’un équilibre, une tension, s’instaure entre les populations et le pouvoir ; pour obliger ce dernier à faire ce pour quoi il a été élu. Cette bataille est d’autant plus difficile à gagner que tout chez nous, en commençant par la res publica, et nos propres pays, est en voie de constitution.
Et le Cameroun dans tout ça? Vous y retournez souvent?
J’ai essayé de m’installer à Douala (où je suis née) il y a une dizaine d’années. La vie y ressemblait à Chicago. Il fallait raquer pour tout. Il n’y avait jamais d’électricité et je ne pouvais pas y gagner ma vie. J’ai perdu des contrats très importants. Mis ma réputation professionnelle en danger. Le choix a été vite fait. Douala est une ville cruelle. Le plancher de la vie y est très fragile. J’en suis vite repartie.
Que savez-vous du Cameroun, quels souvenirs en avez-vous?
J’ai quitté le Cameroun à cinq ans. J’y ai effectué de brefs séjours très tardivement. Car j’y ai des parents mais pas de famille. Je suis cependant viscéralement attachée au Cameroun par le ventre de la femme qui m’a donné le jour. Je parle le Douala et c’est un petit miracle réalisé à force de volonté, d’envie. Je porte en moi, partout où je vais, un petit périmètre situé à Bali, Douala, où j’ai vécu les cinq premières années de ma vie. Cet endroit est littéralement au début de moi et toujours en moi. Il me commence, comme on commence un voyage.
Est-ce que ça ne vous intéresserait pas de travailler sur le Cameroun en particulier?
Pas spécialement.
Pourquoi?
Je n’aime pas les études de cas. Trop microscopique.
Vous vous intéressez à l’actualité camerounaise?
Je ne m’intéresse pas à l’actualité, en général. J’ai, par déformation professionnelle, une approche systémique des choses. L’actualité ressemble à un roman-photos. Je lis énormément d’essais pour me donner des chances d’avoir une compréhension approfondie des questions qui m’intéressent. Pour le reste, je fais de la vigie. Je n’arrête de respirer que quand un maillon fort d’un système lâche. Le reste peut me toucher, me meurtrir comme ce fut le cas avec la tragédie ivoirienne. Mais j’essaie de ne pas confondre l’événementiel et l’essentiel.
Envisagez-vous un passage au Cameroun pour la présentation de votre nouveau livre?
Je répondrais avec joie à toute invitation allant dans ce sens.

