Refonte biométrique du fichier électoral au Cameroun: le scandale qui vient d’Allemagne
Par Birgit Pape – Thoma, Boris Tefo - 23/10/2012
L’opérateur Giesecke & Devrient n’a jamais effectué un travail demandé en matière de fichier électoral biométrique. Incertitudes et inquiétudes sur la conduite à bon port du processus...
Ernst Burgbacher, secrétaire d’Etat allemand responsable des PME et du tourisme auprès du ministre fédéral allemand de l’économie, a perdu le sommeil depuis quelques semaines. Et pour cause, il est au centre d’un scandale dont les contours seront connus dans les prochains jours, à l’issue de l’enquête ouverte par le Parlement allemand. Les faits qui intéressent les députés allemands remontent au mois d’avril dernier. Mr Ernst Burgbacher se rend au Cameroun à la tête d’une délégation d’hommes d’affaires et de représentants d’entreprises allemandes. Le but de la visite est de donner un coup de pouce aux relations économiques bilatérales entre l’Allemagne et le Cameroun. Au même moment, Elections Cameroon (ELECAM), l’organisme public chargé d’organiser les élections au Cameroun, est en cours de recrutement d’un opérateur par appel d’offres pour la refonte biométrique des listes électorales au Cameroun. Cinq entreprises sont en lice pour ce marché : la canadienne Code Inc ; l’allemande Safe If ; la sud-africaine WaymakInfotech, la française Gemalto et un collectif d’ingénieurs camerounais. Les trois dernières entreprises citées sont short listées. Coup de théâtre ! Aucun des candidats n’est finalement retenu. Et c’est l’entreprise allemande Giesecke & Devrient (G&D) qui se voit attribuer le marché, sans même avoir participé à l’appel d’offre. Le « coup de pouce » a bien marché, parce qu’il s’avère que Hans W. Kunz, vice-président de G&D, est membre de la délégation allemande conduite par Ernst Burgbacher.

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Giesecke & Devrient (G&D) n’a jamais fait ce type de travail
G&D, entreprise familiale de taille moyenne basée à Munich, est surtout connue comme fabricant de billets de banques et de cartes à puces. Jusqu’à présent, G&D n’avait jamais effectué un travail demandé en matière de fichier électoral biométrique. Surtout pas en Afrique. Bien plus, G&D a facturé la prestation à 7,8 milliards de FCFA, soit un coût supérieur de plus d’un milliard à l’offre des soumissionnaires sud africains. Ceux-ci étaient les moins disants et les plus compétitifs. Cerise sur le gâteau, G&D accuse un retard considérable dans le programme de livraison du matériel qui était censé être reçu en août dernier. Bien plus, les 1200 kits - livrés en premier stock en fin septembre - présentent des anomalies dans l’utilisation. Dans la région de l’Extrême – Nord du Cameroun, par exemple, certains postes d’Elecam n’ont pas pu effectuer des inscriptions sur des listes électorales à cause du matériel d’enregistrement livré par les allemands. Ces difficultés sont aussi signalées dans d’autres régions du pays comme l’Adamaoua. On invoque en guise de justification la forte chaleur auquel ce matériel est exposé. Résultats des courses : Elecam, et indirectement les camerounais, se sont vu spolier de plusieurs milliards pour une prestation loin d’être satisfaisante.
Les conditions d’octroi de ce marché à G&D font l’objet de controverses aussi bien au sein du parlement allemand, des sociétés concurrentes que des autorités camerounaises. Des soupçons de « pot de vins » et de népotisme pèsent sur Ernst Burgbacher et plusieurs autres fonctionnaires qui font l’objet d’une enquête du parlement allemand. Des voix s’interrogent en Allemagne sur l’intérêt d’Elecam et des responsables politiques camerounais à choisir une entreprise qui n’a pas des connaissances suffisantes du terrain camerounais, qui est plus cher que ses concurrents et qui a besoin de plus de temps pour tout mettre en route. Entre temps, les premiers kits sont arrivés au Cameroun et étonnamment, G&D a dû faire appel à une société coréenne pour la fourniture du matériel alors qu’elle avait préalablement vanté auprès des autorités camerounaises la qualité de la technologie allemande qu’elle était censée exporter. On se rend compte que cette dernière n’a dont pas suffisamment d’expertise en matière de biométrie. En Allemagne, on se demande qui aurait un avantage que les élections ne se déroulent pas comme officiellement voulu. Et, en même temps, on espère que dans le futur, on fera plus attention en réalisant des engagements de ce genre.
L’énigme Giesecke & Devrient
Le contrat entre Elecam et Giesecke & Devrient a été paraphé le 18 avril 2012 à Yaoundé. Il s’élève à 7,8 milliards Fcfa. Très cher payé par rapport à d'autres prestataires. En effet, un collectif d’ingénieurs camerounais proposait 6,2 milliards Fcfa pour un délai d'exécution de trois mois. Tandis que les allemands parlaient de dix mois. A l’occasion, Hans W. Kunz, vice président du groupe Giesecke & Devrient, affirmait : « des dispositions sont déjà prises en Allemagne. Nous sommes capables de faire le travail tel qu’il est défini dans les termes du contrat. Nous avons déjà alerté notre équipe en Allemagne pour se préparer pour ce projet très important. Nous avons beaucoup d’expérience en la matière. Nous avons été dans de nombreux pays pour travailler, qu’il s’agisse de la carte d’identité biométrique au Brésil, nous travaillons également en Europe de l’Est et il y a quelques jours nous avons été retenu pour ce qui est de la sécurisation du permis de conduire dans les Baltiques, nous avons fait la carte d’identité biométrique en Egypte et même le passeport biométrique au Botswana. La biométrie est une spécialité de notre maison».

