Cameroun: Comment faire le planning familial dans des régions fortement ancrées dans les traditions

Par Eugène C. Shema - 01/06/2015

Depuis 2012, le Pasar s’efforce de réduire la mortalité maternelle à l'Ouest et dans d'autres régions, en prescrivant une "parenté responsable"

 

La scène se déroule dans l’Adamaoua, l’une des trois régions septentrionales du Cameroun. Trois à quatre mois après la mise au monde d’un enfant par césarienne, le mari de Fatou (appelons là ainsi) demande à son épouse de lui donner un nouvel enfant. La femme commence à se plaindre, suppliant son mari de lui laisser le temps de se reposer comme le lui a prescrit le médecin mais l’homme s’y oppose et indique qu’il va par conséquent chercher une nouvelle épouse qui pourra lui donner plus d’enfants. Le père pressé finit par revenir à la raison des jours plus tard, à la suite du décès de la compagne de l’un de ses proches amis, suite à un accouchement difficile. Devant le mari de Fatou, le médecin reproche au mari éploré de n’avoir pas suivi son conseil, notamment espacer les naissances. Fatou et son homme iront, peu après cet accident, demander une méthode de contraception au service de planning familial du centre de santé de leur localité.

Le court-métrage «au nom de la lignée», d’où nous avons extrait l’histoire suscitée, a été projeté mercredi dernier, 27 mai, à Nkoudom, village enclavé situé à 15Km de la ville de Foumban, chef-lieu du département du Noun, dans la région de l’Ouest. Comme dans l’intrigue du film, l’Ouest est une région fortement ancrée dans les traditions. La localité de Nkoudom abrite pour sa part essentiellement des populations musulmanes. La projection du film à laquelle nous avons assisté a eu lieu dans la cour d’une école, à 19h00, dans un village sans électricité mais bénéficiant pour la circonstance d’un groupe électrogène permettant le fonctionnement du projecteur. A la fin de la séance de diffusion des films (il y en a eu deux mercredi), l’assistance a été invitée à réagir au contenu des courts métrages en Bamoun (langue la plus parlée dans le Noun) et en français. L’intérêt de l’assistance était bien manifeste, les villageois ne se sont pas fait prier pour prendre le micro et dire ce qu’ils ont retenu. Cela s’appelle «la sensibilisation par le cinéma», l’une des stratégies du Projet d’appui à la santé de la reproduction (Pasar II), de la Coopération technique allemande (GIZ), mis en œuvre dans les régions de l’Adamaoua, de l’Extrême-Nord, du Sud-Ouest et de l’Ouest depuis 2012.

 

© Journalducameroun.com
Les animateurs, sur le terrain depuis le 23 mai, termineront la caravane cinématographique le 13 juin 2015
Nkoudom constituait le 27 mai dernier la cinquième localité dans le Noun à abriter une séance de sensibilisation à la santé de la reproduction par le cinéma. Les animateurs, sur le terrain depuis le 23 mai, termineront la caravane le 13 juin prochain après avoir fait des projections à Batcham, dans le département des Bamboutos à l’Ouest; et à Bangangté, chef-lieu du département du Ndé, toujours à l’Ouest.

«L’adhésion à la planification familiale n’est pas aisée. A Foumban, les hommes nous disaient: "les femmes n’ont pas à contrôler leur sexualité. Elles doivent avoir le nombre d’enfants que Dieu donne". On fait aujourd’hui le counseling de couple, où on sensibilise la femme en présence de son mari. Un homme convaincu peut facilement faire adhérer un autre homme», explique Etienne Wado, Point focal «planning familial» du Pasar II auprès de la délégation régionale de de la Santé publique de l’Ouest. Dans cette région, le fait d’avoir plusieurs enfants est souvent perçu comme un signe de richesse et de virilité chez l’homme, et de fertilité chez la femme.

Il ne s’agit pas de demander aux femmes de ne plus faire d’enfants, relève le Dr. Dieter Koecher, conseiller technique principal du Pasar-II. Le projet vise une "parenté responsable", estime Etienne Wado.

 

© Journalducameroun.com
Après chaque séance de visionnage, le public est appelée à réagir sur le contenu du film. Ici, une spécialiste en planning familial animait une causerie à Nkoudom, à 15Km de la ville de Foumban, le 27 mai
Résultats
D’après des données du Fonds des Nations Unies pour la population, environ 7000 femmes décèdent chaque année au Cameroun en donnant la vie, à cause du déficit en ressources humaines. «Un chiffre croissant comparé aux pays moins développés que le Cameroun», indiquent des responsables du Projet au siège de la Coopération technique allemande à Yaoundé. En 2011, d'après des données du ministère de la Santé publique, le Cameroun ne comptait que 129 sages-femmes pour un besoin estimé à plus de 5000.

La GIZ, avec le Pasar II, a entrepris ainsi depuis 2012 de: mettre prioritairement l’accent sur la formation; équiper en matériels certaines structures sanitaires; diminuer les tarifs pour l’ensemble des méthodes de planification familiale; mettre en place un système de suivi et d’encadrement sur le terrain; mettre en place un système d’information sanitaire renseignant mensuellement sur les résultats atteints et les problèmes rencontrés.

A l’Ouest, le Projet a démarré avec dix districts de santé sur les vingt que compte la région. Selon les chiffres disponibles, plus de 172 personnels ont été formés à ce jour. «Nous sommes en train de travailler pour améliorer la couverture géographique des services de planification familiale dans la région», indique le délégué régional de la Santé publique à l’Ouest, le Dr. Mache Pentoue Patrice. Quatre districts de santé supplémentaires vont bénéficier des services de planning familial cette année dans la région ce qui devrait porter le nombre de structures de santé ainsi dotées à 14. Parmi les quatre régions où se déploie le Pasar-II, la région de l’Ouest est la mieux couverte avec les formations sanitaires offrant des services de planification familiale.

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«A travers le planning familial, on voudrait réduire les situations d’enfants abandonnés, les avortements et rendre pratique l’espacement des naissances, qui doit être de deux ans», détaille Etienne Wado.

Le préservatif à 5 F CFA
Le projet a permis de réduire sensiblement les coûts d’accès aux différentes méthodes de contraception.

La Jadelle, un implant contraceptif hormonal qui se met sous la peau et qui empêche de concevoir pendant trois à cinq ans, coûte 2000 F CFA à l’Ouest contre 20.000 F CFA dans le passé, informe le Point focal PF pour le Pasar-II à l’Ouest.

Le dispositif intra-utérin, encore connue sous le nom de stérilet et qui est inséré dans l’utérus pour une durée de 10 ans, coûte désormais 1000 F CFA. «Avant le prix n’était pas réellement connu et c’est les gynécologues qui taxaient leurs patientes», relève Etienne Wado.

Toujours suivant ses illustrations, le préservatif masculin, vendu traditionnellement à 100 F CFA dans une boite contenant 3 à 4 pièces, coûte désormais 5F l’unité avec la mise en œuvre du Pasar-II à l’Ouest. «On peut le retrouver en pharmacie empaqueté dans des boites contenant 10 pièces», assure le Point focal du Projet.

Le préservatif féminin est accessible à 30 F CFA l’unité, contre 100 F CFA dans le passé.

«On travaille avec la direction de la Santé familiale du Minsanté pour harmoniser les prix. Il ne faut pas qu’ils différent selon les régions», ajoute M. Wado.

 

© ladepeche.fr
Taux de prévalence contraceptive
Les résultats du projet montrent que les utilisatrices ont inversé la tendance en termes de choix de méthode de contraception. En 2010, 84% des femmes dans la région utilisaient des méthodes de courte durée et seules 16% des méthodes de longue durée et définitives. En 2014, elles étaient 32% dans la première catégorie et 68% dans la seconde catégorie. La majorité (46%) préfère l’implant hormonal. Le condom masculin arrive en troisième position (15%) derrière la contraception chirurgicale volontaire (prisée par 22% de femmes).

Le Projet doit cependant parfois faire face à des ruptures de stock, ce qui constitue encore un défi pour la pérennisation de l’accessibilité financière des méthodes de contraception.

Le taux de prévalence contraceptive (calculé sur la base de la population d’une aire donnée et de la consommation par cette population des services de contraception disponibles) est passé de 3% à l’Ouest avant 2012 à 14% en 2014. La région avait été la première à atteindre l’objectif de 11% fixé par le Pasar dans les différentes régions abritant le projet.

Les autres régions du Cameroun qui n’ont pas bénéficié de ce type de programmes oscillent entre 0,5 et 6%. Ce qui démontre les efforts à faire à tous les niveaux, y compris pour la région de l’Ouest. L’objectif national en rapport avec le taux de prévalence contraceptive est de 16% ; le scénario idéal pour les pouvoirs publics étant d’atteindre 30% à l’horizon 2035.





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