«Le culte des ancêtres chez les Bamiléké», par Eric Hermann Siake

Par Rodrigue Marcel Ateufack - 29/02/2016

Essai sociologique, l’ouvrage de 140 pages a été publié aux éditions Kiyikaat en 2015

 

Le culte des ancêtres chez les Bamiléké est un essai sociologique de 140 pages publié aux éditions Kiyikaat en 2015. Eric Hermann Siake qui en est l’auteur structure son raisonnement en cinq chapitres autour de la question centrale qui est celle de « savoir si le culte que les Bamilékés vouent à leurs chers disparus est un rite "religieux " ou simplement de la magie (noire) comme l’ont prétendu les précurseurs des religions importées ».

L’auteur aspire ainsi, comme il le dit lui-même, à lever « un pan sur la spiritualité, ou encore, sur la cosmogonie du peuple bamiléké » avec pour objectif de débarrasser cette cosmogonie des contrevérités répandues par l’orthodoxie coloniale. Même s’il reconnait que certains démembrements du peuple bamiléké se retrouvent dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest du Cameroun, il concentre sa réflexion sur les groupes sociaux qui sont communément identifiés par le vocable Bamiléké, à savoir ceux qui occupent l’Ouest du pays.

Dans le premier chapitre, il procède à une généalogie du peuple Bamiléké dont il situe les origines dans l’Egypte antique ; en même temps qu’il décrit leur organisation sociale. Le deuxième chapitre précise quant à lui la conception religieuse du peuple Bamiléké. Après avoir fait le tour des conceptions de Dieu dans les religions « sémito-judéo-chrétiennes», Eric Siake "concentre son projecteur analytique" sur la conception de Dieu chez les Bamilékés pour mettre en évidence son caractère essentiellement monothéiste. Il démontre ainsi que les esprits ne sont que des « divinités » ou des « anges » à travers lesquels les Africains et les Bamilékés en particulier assurent une communication permanente avec l’Etre suprême qui est Dieu. Il en vient ainsi à une déconstruction du Discours colonial qui a d’ailleurs fini par s’imposer aux africains eux-mêmes et qui taxe leurs pratiques religieuses d’idolâtrie.

Le troisième chapitre qui constitue le point nodal de cet opuscule est une fenêtre ouverte sur le culte des ancêtres chez les Bamilékés dont il remonte les origines égyptiennes et définit les processus d’exhumation et de conservation des cranes ainsi que les modalités pratiques de ce rituel. La description du rituel du culte des ancêtres faite, l’auteur établit un parallèle entre les maisons de cranes des bamilékés et les chapelles et Basiliques qu’on retrouve dans les pays Européens. Il cite à titre d’exemple les chapelles comme celle de « Czermna » en Pologne ou la « chapelle des Os » au Portugal entièrement construites à base des ossements humains.

Il souligne par ailleurs qu’il arrive que l’église catholique exhume les restes des Saints pour une procession; une pratique qui a également cours chez les africains mais qui est curieusement combattue par cette même église. Le dernier chapitre met en évidence les fonctions sociales du culte des crânes aussi bien à l’échelle du sujet qui le pratique qu’à l’échelle de la société toute entière.

L’auteur ne manque pas ici d’établir d’autres parallèles, notamment entre le témoignage de reconnaissance qu’un bamiléké fait à l’adresse de ses ancêtres à la suite d’un événement heureux et la « Messe d’action de grâces » pratiquée à l’église catholique. Eric Siake conclut sa réflexion par une réponse « péremptoire » à la question formulée au départ de son analyse : « le culte des ancêtres chez les Bamilékés n’est ni de l’idolâtrie ni de la magie au sens islamo-chrétien du terme, mais un rite religieux à part entière (…)» (131).

 

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Au terme de la lecture de cet opuscule, lorsqu’on sait que l’Afrique est unanimement reconnue comme étant le berceau de l’humanité, les africains dans leurs extraversion religieuse apparaissent comme des gens qui courent après la pale copie de quelque chose dont ils détiennent l’original. Comment en effet comprendre que l’Afrique qui est censé avoir inspiré tous les autres peuples du monde dans leurs pratiques culturelles en soi aujourd’hui à tenter de se conformer aux pratiques de ces peuples ?

Nous voyons ici apparaitre tout l’intérêt du livre d’Eric Siake qui souligne l’urgence d’une réconciliation des africains avec leur africanité à une époque où la mondialisation, tel un cheval de Troie, permet à l’Occident impérialiste de retourner discrètement mais efficacement assoir son hégémonie en Afrique avec la bénédiction des africains encore sous l’emprise de l’orthodoxie coloniale. Par ailleurs, le livre est écrit dans un style accessible à tous avec des illustrations qui renforcent sa compréhension.

Le point de débat essentiel que le livre d’Eric Siake suscite est finalement celui de savoir quelle posture religieuse les Africains devraient adopter aujourd’hui. A ce sujet, la position de l’auteur ne souffre d’aucune ambigüité : Eric appelle les africains à un retour à la spiritualité africaine. On peut cependant questionner cette position. Est-elle réaliste ? Manifestement, les Africains ont depuis fort longtemps adopté un certain syncrétisme religieux qui fait que c’est tout naturellement qu’ils combinent les pratiques religieuses étrangères avec celles qui relèvent de leurs origines. A cet effet, n’est-il pas plus réaliste de promouvoir un modèle religieux qui soit conforme à l’identité Africains d’aujourd’hui ? Ne faut-il pas aujourd’hui simplement officialiser ce qui se fait officieusement ? Certains hommes d’église chrétiens ont opté pour une africanisation des enseignements de la bible. Il s’agit là d’une pratique qui apparait comme le germe officiel de ce syncrétisme.

Mais ne pourrait-on pas aller plus loin que cette africanisation du christianisme en bâtissant, à partir des emprunts réalisés dans les univers de croyance qui meublent le quotidien de l’Africain, un modèle de croyance qui répondent le mieux aux préoccupations de l’Afrique actuelle ? Si on admet que l’Afrique est bien le berceau de l’humanité, on est bien obligé d’admettre aussi que toute les forme de religions qui existent puisent leurs sources en Afrique.

Dans ce cas, il n’y aurait pas de forme religieuse qui ne soit syncrétique. La religion fait partie des éléments identitaires d’un peuple. Or l’identité est essentiellement dynamique. N’est-il pas dans ce cas utopique d’envisager un retour de l’Africain à son identité religieuse d’avant son contact avec le monde extérieur dont il a subi des influences multiformes ? La mention « Tome 1 » que porte la première page de couverture du livre de Siake annonce très certainement une suite à cet ouvrage qui nous édifiera davantage sur ces préoccupations. En attendant, celui-ci est à consommer sans modération aucune pour l’émancipation spirituelle et culturelle des africains.




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