Léonora Miano parle du colonialisme dans «Crépuscule du tourment»

Par Lemonde.fr - 25/08/2016

L’auteure camerounaise aborde la mise en esclavage d’hommes et de femmes, le rôle des Africains dans cette entreprise et la compréhension des identités africaines

 

S’efforcer d’affronter la réalité en face, dans toute son épaisseur, dans ses moindres recoins, fussent-ils peu engageants, quand bien même nous dévoileraient-ils la part sombre de nous-mêmes. Œuvre après œuvre, Léonora Miano, auteure native de Douala, au Cameroun, s’efforce de [i «regarder l’existence dans sa totalité […] parce que c’est, précisément, l’unique moyen de triompher de l’ombre»] (Habiter la frontière, L’Arche, 2012).
Son nouveau roman, Crépuscule du tourment, qui a paru le 17 août chez Grasset, ne déroge pas à la règle. Quatre femmes s’adressent à un même homme, lequel fuit de peur de se transformer en cœur de pierre à l’image de son géniteur. Chacune révèle ce qu’elle lui a toujours dissimulé. Il y a la mère dont il s’est détourné parce qu’elle acceptait les coups du père ; l’amante éconduite car il l’aimait trop, car il l’aimait mal ; la future épouse dont il n’est pas épris ; et enfin, la sœur.

Acculturation
Toutes évoquent leurs amours et leur sexualité, leur quête de féminité et la découverte de leur corps. Et comme avec Léonora Miano il ne saurait y avoir de tabou, il est question de l’homosexualité féminine – sujet ô combien sensible en Afrique de nos jours ! – dans un «monde régi par une puissance masculine mal ordonnée» où le [i «patriarcat ne sème […] que des mâles»]. Victimes, les femmes ? Ce serait trop simple. «Nous sommes responsables de nos destinées», défend madame, la mère. Et d’ajouter : «Il faut que nos aïeules aient failli pour que leurs voix ne portent plus. Pour qu’elles aient été abaissées au rang de servantes. Pour qu’elles n’aient plus existé qu’à travers la maternité.»

Mais parce qu’avec Léonora Miano, il ne saurait y avoir de petites histoires qu’imbriquées dans la grande, l’évocation du destin de ces femmes est l’occasion de rappeler combien nos vies sont aujourd’hui encore façonnées par le passé colonial et l’acculturation qu’il a monstrueusement engendrée en Afrique, alors qu’il pétrissait de manière tout aussi laide un «inconscient blanc», «cette maladie de l’esprit qui fait que, confronté à une différence superficielle, celle de la couleur, on éprouve le sentiment d’une altérité négative» et d’une «suprématie» éhontée. Des thèmes largement abordés, d’un point de vue théorique, dans « L’Impératif transgressif» (L’Arche) paru en mai dernier.

 

© d
Crépuscule du tourment, de Léonora Miano, Grasset, 288 pages, 19 euros
Dans ce recueil de textes prononcés lors de différentes conférences, Léonora Miano évoque, à 43 ans, les problématiques qui la préoccupent et sculptent son œuvre romanesque et théâtrale : choix des mots pour appréhender la mise en esclavage d’hommes et de femmes subsahariens et leur déportation dans le Nouveau Monde ; rôle des Africains dans cette entreprise liberticide ; refus du racial et explication psychologisante de l’invention du «noir» ; compréhension des identités africaines et afro-diasporiques…

Désir de revanche
«Crépuscule du tourment» est la mise en pratique romanesque de ces questions ; ce qui en fait à la fois sa force et sa faiblesse. Sa faiblesse, quand l’écriture ne parvient pas à se détacher de la théorie et à retrouver le souffle qui avait porté «La Saison de l’ombre», prix Femina 2013. Sa force, quand elle permet d’aborder, avec émotion et sans pathos, les séquelles coloniales dans le seul pays d’Afrique subsaharienne francophone qui a connu une guerre d’indépendance mais aussi quand elle dit la souffrance des Afro-descendants et la douleur qu’ils peuvent ressentir au regard de l’Histoire.

Amandla, l’ancienne maîtresse, l’enseigne à ses élèves : «Les travaux forcés. Les déplacements de populations. Le code de l’indigénat. La ségrégation raciale. Le génocide des Hereros. Le nazisme déjà en gestation qui les a parqués dans des camps de concentration. Oui. Je leur parle de tout cela. Une colère toute légitime monte en eux. Je les calme en expliquant que nous n’avons pas le temps de haïr. Nous ne pouvons pas nous permettre de gâcher ainsi les forces qui doivent nous servir à rebâtir. Je sais de quoi je parle. J’ai connu l’irrépressible fureur qui s’empare de ceux qui plongent dans les abysses de notre mémoire kémite. Cette douleur si terrible qu’elle se mue en désir de revanche. Coûte que coûte et sur-le-champ. La vengeance. Le cri : Pas de justice, pas de paix.» pas de justice, pas de paix, une sentence qui pourrait bien résonner comme un slogan à l’heure où en France comme aux Etats-Unis, des Noirs meurent asphyxiés par le poids des corps policiers.





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