«Les femmes au teint clair ont les faveurs des hommes»
Par Maturin Petsoko - 08/03/2010
La Camerounaise Liliane Dalis Atoukam, Docteur en histoire culturelle revient sur le concept de la dépigmentation
La dépigmentation pour vous qu'est-ce que c'est?
Au Cameroun comme partout ailleurs dans le monde, la dépigmentation est un phénomène ancien et continu. Vulgairement appelée «décapage, tôlerie, show he ou encore maquillage», la dépigmentation peut se définir comme étant la perte ou la suppression du pigment d’un tissu notamment celui de la peau. C’est également une opération qui consiste à s’éclaircir la peau par différents procédés dont l’objectif est de se débarrasser de cette substance appelée mélanine qui colorie la peau des Noirs. Cette technique consiste à utiliser les produits actifs contre la pigmentation mélanique de la peau afin de l’éclaircir partiellement ou totalement. Ainsi, différents procédés allant du bricolage aux méthodes les plus raffinées sont utilisés volontairement par des hommes et surtout par des femmes pour éclaircir ou atténuer artificiellement la peau colorée de pigments qu’elle possède naturellement.
Qu'est-ce qui explique l'engouement de cette pratique chez les jeunes filles?
L’engouement pour cette pratique relève de plusieurs facteurs parmi lesquels l’aliénation coloniale, l’esclavage, l’esthétique corporelle (plaire et séduire), le manque d’attention des hommes à l’égard des femmes de teint foncé et de plus en plus le phénomène de mode dont les véritables vecteurs sont outre l’ouverture vers l’extérieur, les spots publicitaires ventilés par les mass media (presse, radio, cinéma, télévision et Internet). Parlant de l’esthétique corporelle féminine, la dépigmentation fait partie des éléments dont dispose la femme pour embellir son corps à des fins de séduction, de satisfaction personnelle, en accord avec les désirs de l’homme et en fonction des exigences de la tradition ou de la mode. Les filles qui se dépigmentent le font pour séduire les hommes qui, pour la plupart préfèrent les femmes au teint clair. Les femmes «brunes» ont les faveurs des hommes. Dans certaines régions de l’Ouest Cameroun par exemple, à l’instar des départements du Noun et de la Ménoua, les femmes «brunes» sont prisées. Ainsi, le coût de la dote en vue de la demande en mariage est généralement fonction de la clarté de la peau. En définitive, l’engouement des Noires pour la dépigmentation s’explique par des raisons historiques, psychologiques, cosmétiques et sociologiques.
Est-ce qu’elle ne concerne que les Noirs ou alors les Blancs sont également concernés?
Il convient de mentionner préalablement que le traitement de la peau demeure un problème universel et chaque peuple s’attelle selon ses moyens et ses convictions à son entretien. D’un côté, les Noires veulent devenir Blanches et de l’autre, les Blanches aspirent au bronzage pour embellir leur peau, car, tout dépend du niveau de vie et de l’activité qu’on exerce. Cette ondoyance des points de vue ne traduit-elle pas simplement le paradoxe de la vie?

Dr Liliane Dalis Atoukam
Est-ce un complexe d’infériorité ou la recherche de la beauté?
A cette question, je répondrai que les deux raisons avancées sont valables Il se pose avec ces «négresses blanches» le problème de l’identité négro-africaine. Au-delà des intentions affirmées ou inavouées des femmes, la dépigmentation interpelle la conscience de tous les Noirs. En fait, la femme Noire devrait s’accepter comme telle. Il n’y a pas de complexe à faire valoir son identité. Dans une perspective religieuse en effet, le décapage au regard des textes sacrés, s’apparente à un pied de nez fait à Dieu, le «créateur omniscient et infaillible». Par ailleurs, en suscitant partout des interrogations d’ordre médical, religieux, moral et métaphysique, le décapage déborde largement la sphère de l’esthétique, tout en participant à l’esthétique de la femme africaine. Toutefois, la peau a davantage besoin d’hygiène plutôt que de dépigmentation.
Quelles sont les conséquences de la dépigmentation?
Toutes les pratiques qui concourent à la dépigmentation sont nocives pour la santé. En réalité, l’objectif poursuivi n’est jamais atteint car l’expérience révèle qu’au bout de plusieurs années de pratique, les femmes ne sont ni blanches, ni rouges, ni jaunes mais plus «toutes à noires»: la couleur de leur peau est désormais indéterminable. Des procédés de décapage mal maîtrisés défigurent les femmes qui se retrouvent complètement dévisagées, portant sur la peau des tâches irrémédiables. A long terme en effet, une telle pratique comporte des risques. Elle endommage la peau et expose à plusieurs maladies tels que le vieillissement précoce de la peau et le cancer cutané. Selon les spécialistes, toutes ces pratiques sont très dangereuses pour la santé. «On a plus à perdre qu’à gagner, en se livrant à de tel procédés». L’injection de quinacore blanchit la peau certes, mais de sources médicales, il affaiblit le système immunitaire, au point de le rendre vulnérable aux agressions externes, même les plus bénignes. L’utilisation régulière des corticoïdes favorise les mycoses (maladies de la peau dues aux champignons). «A la longue, la peau devient hypersensible, elle dégage une odeur de poisson frais». En effet, la destruction de la mélanine, cette protection naturelle contre les rayons X du soleil, peut être fatale. Privée ainsi de vitamine D, la peau est vulnérable à toutes les agressions solaires. Ceci ouvre la voie au cancer de la peau, voire aux leucémies (cancers de sang). La cicatrisation des blessures devient compliquée. Ceci peut être fatale après une opération chirurgicale. De plus, les parties du corps les plus fragiles contrastent avec les parties résistantes et présentent des couleurs disparates. Le visage, le coude, les genoux, les orteils deviennent noirs, parfois rouge et tranchent avec les parties fragiles du corps décolorées et fragilisées. Des quolibets fusent au passage de la «blanche». Pis encore, la desquamation est un éternel recommencement.

Dr. Liliane Dalis Atoukam
Au regard de la prolifération des produits cosmétiques qui font beaucoup de dégâts est-ce que les vrais responsables ne sont pas ces firmes qui les fabriquent?
Au vu de la panoplie des produits cosmétiques bradés dans nos différentes villes, il est important de signaler que les tords sont partagés. Dans le vent de l’émancipation voire de l’aliénation, les femmes noires continuent de se dépigmenter. Les produits cosmétiques ordinaires sont jugés inefficaces et abandonnés. Leur usage ne produit pas les effets escomptés. Impatientes, les femmes préfèrent désormais des produits plus actifs et à moindre coût. Entre sœurs et amies, les recettes se transmettent de bouches à oreilles. En vérité, ce sont des produits à la qualité douteuse. Ils proviennent généralement d’Asie du Sud-Est et du Nigeria voisin. Leur composition chimique dit-on ne respecterait pas les normes. Beaucoup avouent leur insatisfaction concernant les résultats obtenus. Tous les produits commercialisés sont initialement des pièces originales, mais cette originalité ne dure que l’instant d’une publicité. Dès lors que la femme s’y intéresse, le produit n’est plus le même et ne convient plus à la peau. Les femmes sont ainsi victimes de la contrefaçon et de la mauvaise qualité du produit. L’abandon du produit pour un autre transforme la peau qui s’adapte mal et se détériore face à ces diverses agressions. Il devient ensuite difficile de retrouver la couleur initiale de sa peau. Le processus entamé devient irréversible et cause la plupart des dégâts observés. La peau fane rapidement, s’entache de cernes et des rides. A ce stade, la femme débourse plus pour essayer des traitements plus ou moins longs qui n’aboutissent pas toujours.
Selon vous, est-ce que le slogan «Black is beautiful» est-il encore d’actualité?
Au regard de l’ampleur de la desquamation, le slogan «Black is beautiful» est désormais remis en cause. La couleur noire est haïe et tous les moyens sont mis en jeu pour la bannir. Aussi bien en campagne qu’en ville, femmes de toutes catégories socioprofessionnelles s’attellent à la desquamation. Les spots publicitaires accélèrent le phénomène. «Etre blanche et rester belle», telle est désormais la devise. Triste adage pour une race des origines qui hélas, n’arrive pas toujours à faire la part belle et qui pourtant doit se réveiller, prendre conscience afin d’éviter cette pratique dépersonnalisante et honteuse pour porter haut la culture africaine toute entière. En définitive, pour plus de détails sur les recettes et les conseils pratiques y afférents, nous renvoyons les lecteurs et les lectrices à l’ouvrage qui va paraître d’ici le 08 mars 2010 sur l’esthétique corporelle féminine par Atoukam Liliane, atoukam2001@yahoo.fr

