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Dr Félicien Ntonè : « Il faut en parler pour éviter la stigmatisation »

Dr Félicien Ntonè. ©Droits réservés

Pour le psychiatre, il est important pour les familles de ne pas dissimuler les personnes qui souffrent de dépression. Il recommande également des attitudes à adopter pour éviter la maladie

Qu’est-ce que la dépression ?

La dépression est une maladie mentale (on parle souvent de troubles de l’affectivité) au cours de laquelle l’humeur est atteinte et l’atteinte de l’humeur se manifeste par une tristesse importante, une perte importante du goût, de l’envie, de l’intérêt, un désintéressement des plaisirs de l’activité.

Elle se manifeste, sur le plan physique, par des troubles du sommeil, parfois par des douleurs multiples. Elle peut avoir des manifestations qui n’épargnent aucun organe de l’organisme. Elle a une présentation insidieuse, c’est-à-dire discrète lorsqu’on ne sait pas reconnaître ses signes. Elle affecte le rendement de la personne par une fatigabilité prolongée, avec des retards au travail et ou même des multiplications de repos médicaux. C’est une maladie qui déprime la productivité. En fait, l’une des complications majeures de la dépression, c’est l’autodestruction par le suicide ou par des comportements qui consciemment ou inconsciemment vont vous conduire à la mort.

Les personnes dépressives sont-elles atteintes de « folie » ?

Premièrement il n’existe pas de personnes qui de par son existence n’auraient jamais présenté d’épisodes dépressifs. Les épisodes dépressifs nous accompagnent lorsqu’on a perdu un membre cher, lorsqu’on s’est déplacé de la maison où on est habituellement logé, lorsqu’on voyage, lorsqu’on se sépare, lorsqu’on divorce. Donc plusieurs évènements de vie peuvent nous exposer à une réaction dépressive. Maintenant certains s’en sortent plus ou moins bien et d’autres pas du tout. Ceux qui ne s’en sortent pas ont besoin d’être soignés. Alors, la dépression est quand même liée à la personnalité. Il y a des personnalités qui seront plus promptes à faire des dépressions que d’autres.

La dépression est présente dans certaines situations particulières chez la femme où en période de grossesse ou d’accouchement elle va faire des crises dépressives. La dépression est différente de l’expansivité qu’on retrouve dans d’autres pathologies qu’on appelle les maniaques. Donc la dépression n’est pas une affaire de folie. D’ailleurs il n’existe aucune leçon de médecine où on enseigne la folie, donc la folie n’est pas un terme propre à la médecine. C’est peut-être un terme philosophique. La dépression est une maladie, elle nécessite des soins et d’ailleurs, c’est une maladie qu’on soigne et qui est curable et contrairement à d’autres maladies, si on pouvait tout simplement soigner la dépression au Cameroun, on pourrait aider une très grande frange de la population.

Cela veut-il dire que la dépression est un problème de santé publique au Cameroun ?

Si hier on n’était pas nombreux pour rencontrer les Camerounais qui ont des dépressions à ce moment ça donnait l’impression que la dépression est rare. Aujourd’hui, on forme des psychiatres au Cameroun, de plus en plus de personnes ont la compétence pour identifier les signes et les symptômes de la dépression. On est souvent passé à côté d’une personne qui a mal au ventre, d’une femme qui n’arrive


pas à avoir une grossesse. On est souvent arrivé à côté d’une femme qui a un cancer du sein ou d’une personne qui est atteinte du VIH+. Toutes sont déprimées mais, comme on ne sait pas détecter les signes et les symptômes, on passe à côté et on pense les soigner. Mais tant qu’on soigne de manière incomplète une personne on n’a pas donné les soins. Donc, je voulais dire que les dépressions se révèlent de plus en plus parce qu’il y a une culture médicale de la recherche des signes et symptômes de la dépression. D’autre part, les conditions environnementales sur le plan social et économique, la pauvreté le chômage et d’autres situations de dislocation de cellules familiales font tout de même que la souffrance mentale est de plus en plus importante et des maladies mentales pourraient être en éclosion. On devrait s’attendre d’ailleurs à ce que la fréquence de dépression augmente et les prévisions de l’OMS des années 2030 montrent que ça risque d’être bientôt une des premières maladies sur la planète. Mais ayant dit cela, je vous confirme en 2017 que c’est la pathologie la plus courante des souffrances mentales au Cameroun.

Avez-vous des chiffres pour soutenir cette affirmation ?

Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a pas d’enquêtes nationales au Cameroun parce qu’il n’y a pas d’argent pour les faire. Mais les données statistiques que m’ont rapportées mes confrères de l’hôpital Laquintinie autour des années 2005-2010, de l’hôpital Jamot autour de la même période à peu près, montrent, pour l’hôpital Laquintinie, que la dépression arrive en troisième position des maladies qu’ils rencontrent. A l’hôpital Jamot, elle arrive en troisième ou en quatrième position. Et moi, j’ai une pratique de la médecine psychiatrie à l’hôpital Général qui fait que quand je consulte, je ne vois pas que les malades de psychiatrie. Je vais voir les malades insuffisants rénaux en dialyse, des malades de cancer, des malades qui sont victimes d’AVC, des patients qui ont des maladies chroniques comme le diabète ou encore des personnes traumatisées suites à des catastrophes comme celle survenue à Eséka dernièrement. Toutes souffrent souvent de dépression. Mon échantillon rapporte que la dépression est la première pathologie rencontrée lorsqu’on a été assez rigoureux dans le scruning. Ma dernière enquête dans les camps de réfugiés venus de Centrafrique à l’Est du Cameroun ou dans l’Adamaoua, montre quand même que la dépression est la deuxième pathologie après les troubles liés au stress. Et quand on pense que le stress va conduire à la dépression, on conclut que c’est une pathologie très fréquente. Elle affecte d’ailleurs les enfants en bas âge, à deux mois on peut trouver des enfants qui font des dépressions. Elle est fréquente à l’adolescence et le Cameroun ayant une population assez jeune, on peut s’attendre à ce qu’une évaluation révèle des taux élevés de dépression compte tenu du fait que notre environnement est fait de chômage, d’insécurité du lendemain, d’insécurité à cause de la violence, de la guerre…on peut s’attendre à ce que la fréquence des maladies mentales, et donc de la dépression qui est leader dans ce groupe, soit en hausse.

Vers qui doit-on se tourner quand on finit par admettre qu’on est déprimé ?

Il faut aller voir la personne qui sait soigner. De manière chronologique il faut d’abord éviter le charlatan. Ensuite nous pensons que le médecin généraliste devrait être la première porte, pour que le mal soit identifié, puisque beaucoup de malades viennent les voir suite à de multiples affections. Si le généraliste ne sait pas le faire, parfois l’itinéraire du malade est long avant d’arriver au spécialiste qui est rare. Et c’est pour ça que nous enseignons, à la Faculté de médecine, les éléments de psychiatrie très tôt pour que le généraliste soit quand même capable lorsqu’il soigne un paludisme de soigner une dépression aussi.

Enfin le médecin qui se spécialise dans les maladies mentales s’appelle un psychiatre. Il peut arriver qu’un sujet qui a fait des études de psychologie se spécialise en Psychologie clinique. A ce moment il entre dans l’équipe du psychiatre pour travailler avec lui. Celui-ci ne prescrit pas de médicaments, mais a des techniques de soins. Et les approches psychologiques sans médicaments sont nombreuses.

Quelle est l’hygiène de vie à adopter pour prévenir la dépression ?

La prévention de la dépression procède d’abord de l’individu lui-même. Il faut une connaissance de soi, savoir ce qui est approprié et traumatisant pour soi, savoir éviter les environnements dépressiogènes. Il faut être au bon endroit, à l’endroit où on s’adapte le mieux. Il faut aussi éviter le « stress pathogène » celui qui rend malade. C’est celui qu’on vit lorsqu’on vous demande d’attacher la ceinture alors que ça fait bientôt 15 ans que vous l’attachez. Mais la prévention commence d’abord par parler de la dépression en société pour éviter qu’elle soit stigmatisée, pour éviter qu’on cache les personnes qui en souffre, pour éviter qu’on soit indifférent à ceux qui sont en dépression, pour cultiver cette solidarité, cet humanisme les uns envers les autres. Et pour finir, la dépression comme je l’ai dit se soigne, quand le traitement est bien conduit et quand on bénéficie d’un accompagnement thérapeutique de la part des spécialistes. Il faut par ailleurs encourager la population à se reconnaître déprimée et à venir consulter. C’est un début de solution pour réduire la fréquence de dépression dans la société.

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