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En Espagne, la flexisécurité n’évite pas la précarité

Des patrons qui embauchent plus facilement, mais des salaires qui fondent et des contrats temporaires à la pelle: en Espagne, la « flexisécurité » a contribué en cinq ans au reflux du chômage, au prix d’une grande précarisation.

Sans la réforme du travail de 2012, « nous n’aurions pas osé nous agrandir si rapidement », reconnaît Juan Martinez, gérant d’un magasin concessionnaire automobile Kia dans le nord de Madrid.

La loi, impulsée par le gouvernement conservateur après la destruction de 2,6 millions d’emplois en quatre ans de crise, a réduit drastiquement les indemnités de licenciement. Elle a aussi autorisé les licenciements collectifs sans motif économique.

Aujourd’hui, en tant qu’entrepreneur, « tu as moins d’obligations et cela te permet d’avoir moins d’inquiétudes qu’auparavant sur le futur proche », analyse M. Martinez. Dans son secteur, un tiers des emplois se sont volatilisés après la chute des ventes de voitures à partir de 2008. Pour la fédération des concessionnaires, la réforme a été capitale dans le redressement de l’emploi.

En 2014, Juan Martinez a ouvert sa concession en embauchant notamment plusieurs anciens collègues, licenciés comme lui lors de la faillite de leur entreprise.

Au total, il a recruté une trentaine de personnes, dont environ un tiers grâce à l’une des mesures phares de la réforme: un CDI doté d’une période d’essai d’un an. Ils ont finalement été embauchés définitivement, grâce à la remontée des ventes de voitures avec le retour de la croissance (+3,2% en 2016).

Mais c’est loin d’être le cas partout en Espagne, où ce type de contrat représente désormais 10% des CDI: la moitié sont interrompus après la période d’essai d’un an, selon un rapport du syndicat UGT.

Et ce CDI plus flexible n’a pas fait disparaître les contrats temporaires, qui continuent de représenter plus d’un contrat sur quatre, un record dans l’Union européenne.

Francisco Alvarez, 42 ans, vendeur chez Peugeot dans le même quartier de Madrid, sait qu’il devra effectuer au moins quatre CDD de trois mois avant de se voir proposer un contrat stable. Désormais, « le contrat indéfini ne vaut même pas le papier sur lequel il est écrit. Si l’entreprise veut se séparer de toi, ils te virent à moindre coût », glisse-t-il, fataliste.

– Travailler plus et gagner moins –


Le gouvernement met néanmoins en avant la nette décrue du chômage, qui après avoir frôlé les 27% début 2013, est redescendu à 18,7% au premier trimestre.

Mais, contrairement à ce que proclamait le texte de la loi -« l’objectif est la flexisécurité » -, le gouvernement ne s’est occupé « que de flexibilité », laissant de côté la sécurité des salariés, estime Manuel Lago, économiste pour le syndicat CCOO.

Sur fond d’austérité budgétaire, le gouvernement a « rendu plus difficile l’accès aux prestations chômage et les a réduites », explique-t-il: les dépenses de l’Etat dans ce domaine sont passées de 33 milliards d’euros en 2010 à 19 milliards en 2016, une baisse qui ne s’explique qu’en partie par le recul du nombre de chômeurs, selon lui.

Les syndicats accusent aussi la réforme d’avoir provoqué une baisse des salaires, en faisant primer la négociation interne à l’entreprise sur les conventions collectives.

Licencié en 2012, José Gomez, 27 ans, a retrouvé au bout de deux ans et demi un poste de mécanicien dans un atelier de réparation d’une grande marque. Mais son salaire est passé de 1.500 à 900 euros, avec une heure de travail en plus par jour.

Avec sa femme, « ce que nous gagnons à deux aujourd’hui correspond à ce que je gagnais tout seul avant », se désole-t-il.

Dans l’hôtellerie, de nombreux établissements emploient désormais leurs femmes de chambre via des sous-traitants qui les paient jusqu’à 40% de moins, car ils n’ont plus l’obligation de respecter les salaires fixés par la convention du secteur.

Elles ont manifesté cet hiver pour dénoncer des cadences infernales, pour seulement 2 euros la chambre nettoyée dans certains cas.

Mis en garde par plusieurs organismes internationaux sur le problème de la précarité, le gouvernement exclut pour l’instant de revenir sur la réforme, mais a inclus des mesures en faveur des chômeurs dans son dernier projet de budget.

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