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L’éternel repli sur eux-mêmes des anglophones face aux francophones (1ère partie)

A l’heure où le mécontentement envers le pouvoir de Yaoundé atteint depuis trois mois déjà une dimension inattendue jusque-là dans les régions du Nord-ouest et du Sud-ouest, il importe de revenir sur les rapports éternellement emprunts de défiance des Camerounais de l’ex-«zone anglaise»…

A l’heure où le mécontentement envers le pouvoir de Yaoundé atteint depuis trois mois déjà une dimension inattendue jusque-là dans les régions du Nord-ouest et du Sud-ouest, il importe de revenir sur les rapports éternellement emprunts de défiance des Camerounais de l’ex-« zone anglaise », comme on s’est mis à appeler au lendemain de la division du 4 mars 1916, envers ceux de l’ex-« zone française », pour aboutir à une bien désolante constatation : les Camerounais anciennement sous administration britannique, n’ont fait que constamment se replier sur eux-mêmes, toutes les fois où on se serait attendu à ce que leur apport pour l’avancement du pays tout entier soit décisif. Bref, nous avons affaire à une communauté essentiellement nombriliste et égocentrique. Cet esprit a commencé à clairement se manifester dès les massacres perpétrés par le haut-commissaire Roland Pré en « zone française » en 1955.

Le mauvais accueil des upcistes réfugiés en «zone anglaise» en 1955.

Lorsqu’en 1955, l’administration coloniale française entreprend de briser l’UPC en massacrant ses militants ou en les jetant en prison, un grand nombre d’entre eux, par bonheur, lui glisse miraculeusement entre les doigts et se réfugie tout spontanément et tout naturellement en «zone anglaise». Où pouvaient-ils le mieux se sentir en sécurité alors qu’ils sont pourchassés par les Français sinon que dans cette partie de leur pays contrôlée quant à elle par les Anglais ? Ils s’installent en conséquence majoritairement dans la ville de Kumba où ils pensent être toujours chez eux. Mais, bien vite, quelle n’est pas leur monumentale désillusion ! En effet, ils se retrouvent immédiatement confrontés à une grande hostilité de la population envers eux. Ils sont tout bonnement traités en indésirables. Celle-ci redoute apparemment que l’administration coloniale britannique ne s’en prenne à son tour à elle au motif qu’elle a accueilli sur son sol des hors-la-loi poursuivis par la police française. Choquant.

Cette opinion a pour origine le fait que les Southern Camerounais, à leur grande différence, n’entretiennent pas du tout la même relation à la fois avec l’homme blanc et avec le régime colonial. L’ennemi pour eux est le Nigérian, pas le colon anglais. Tandis que les réfugiés upécistes quant à eux ont pour ennemi le colon français, et, à travers celui-ci, l’homme blanc tout court. Il prévaut de ce fait une divergence profonde et fondamentale d’opinions entre eux. C’est à peine si les Southern Camerounais ne reprochent pas aux upécistes d’avoir malencontreusement provoqué les Blancs, et d’en avoir en conséquence subi le courroux bien mérité.

Ntumazah et son groupe.

Par bonheur cependant, il se trouve «en zone anglaise», quelques avant-gardistes qui transcendent largement cette vision étriquée des choses, et perçoivent bien que ce sont les Britanniques qui sont l’ennemi principal, et non les Nigérians, et que, à la limite, ces derniers ne comptent pas. Bien mieux, il serait même plutôt sans doute bénéfique de s’allier à eux en une sorte de front commun des opprimés, plutôt que de les détester, pour combattre cet ennemi principal avec plus de force qu’est le colon britannique. Mais, sont-ils écoutés ? La population est obnubilée par la domination nigériane avant tout, mais pas britannique, et ne comprend guère cette logique plutôt compliquée à ses yeux. Le nationalisme des Southern Camerounais est ainsi essentiellement anti-nigérian, et non anti-anglais, ce qui explique qu’aucun des leaders de cette partie du Cameroun n’ait jamais véritablement été inquiété par l’administration coloniale britannique, à la différence par exemple de ceux d’autres territoires sous domination anglaise, ou alors de Um Nyobè et ses compagnons en « zone française ». C’est ce qui explique également que les leaders de la « zone anglaise » soient demeurés quasi-hermétiques au discours panafricaniste pourtant déjà dominant dans les colonies anglaises à cette époque-là, car leur nationalisme à eux ― on le voit bien jusqu’aujourd’hui encore ― est anti-africain. Hier anti-nigérians, aujourd’hui anti-francophones. Le passé colonial britannique quant à lui est plutôt évoqué jusqu’à ce jour avec une évidente et émouvante nostalgie.

Quoi qu’il en soit, la tendance très minoritaire de lutte contre le colonialisme occidental, et dans le cas d’espèce, britannique, chez les Southern Camerounais, n’est véritablement incarnée dans les années 1950 que par Ndeh Ntumazah essentiellement.

Au regard de cette situation totalement inattendue pour les réfugiés upécistes lorsqu’ils arrivent à Kumba, leur présence de ce côté du Mungo devient rapidement problématique. Les politiciens les plus en vue qui s’y trouvent se mettent sans tarder à dénoncer ouvertement leurs accointances avec Ntumazah qu’ils taxent d’antibritannique et qu’ils accusent de se laisser contaminer par le « mauvais » esprit anti-européen de ces exilés indésirés en provenance de la « zone française ». Madame Moumié Marthe, l’une des réfugiées, nous a ainsi confié que des personnages qu’ils avaient imaginés en s’installant à Kumba, être d’emblée des interlocuteurs attentifs à leur sort, à l’instar d’Endeley et de Foncha, se sont plutôt mis à les repousser sans ménagement. Aussi, sur la base des pressions de ces derniers, l’administration coloniale britannique leur a officiellement signifié, peu de temps après leur arrivée, l’interdiction de toute activité politique sur le sol du Southern Cameroon.

Naissance du «One Kamerun».

En réaction, Ndeh Ntumazah légalise son célèbre parti politique dénommé « One Kamerun », afin d’offrir aux upécistes une couverture légale en « zone anglaise ». Ils recommencent ainsi à se réunir discrètement tant à Kumba, que Tiko ou Victoria (Limbe) sous la bannière de « One Kamerun », et à tenter tant bien que mal de coordonner la lutte pour la réunification et l’indépendance qui se poursuit, malgré leur absence, en « zone française ». Bien mieux, ils entreprennent de faire de « One Kamerun », un parti attrayant. Ils sont riches en expérience de la lutte politique. Ils savent structurer efficacement un parti politique, encadrés qu’ils ont été des années durant par le Parti Communiste Français, PCF. Ils savent mobiliser les foules. Le « One Kamerun » se met à prendre rapidement de l’ampleur, et cesse d’être le petit groupuscule politique du départ servant uniquement de couverture pour leurs activités politiques aux exilés upécistes.

Bien vite, les autres politiciens de la «zone anglaise» commencent à s’en inquiéter. Ils se rendent compte que ce parti pénètre de manière fulgurante leur région. Nous sommes déjà en 1957.

Un scrutin législatif est prévu pour l’année 1958, soit quelques mois plus tard. Le «One Kamerun» est en mesure d’y réaliser une significative percée, d’obtenir même des élus au Parlement, et pourquoi pas ― sait-on jamais ― de le remporter. Bien plus grave, à l’issue de cette élection sera désigné le 1er Premier ministre du Southern Cameroon. Il y a péril en la demeure.


Deux années après l’arrivée des réfugiés upécistes à Kumba, ainsi, la situation politique au Southern Cameroon est la suivante : la Grande-Bretagne ayant, une décennie auparavant, en 1940, accueilli également des réfugiés français sur son sol, à Londres, au nombre desquels Charles de Gaulle, fuyant l’invasion allemande ― il s’agit donc pour elle d’une tradition d’accueil ― ne trouve en conséquence aucun inconvénient à la présence de cette petite poignée d’exilés sans véritable danger de la « zone française » au Southern Cameroon ; mais ce sont plutôt les leaders politiques Southern Camerounais de leur côté qui en sont inquiets, et par conséquent farouchement opposés. Pour les Britanniques, les upécistes n’ont enfreint aucune loi anglaise. Si tel avait été le cas, ils auraient été non pas renvoyés « en zone française » ainsi que cela leur est demandé par les politiciens anglophones, mais jetés en prison, tout simplement. Leurs lois sont suffisamment efficaces pour cela. Ils ont emprisonné Jomo Kenyatta, au Kenya, Nkrumah en Gold Coast, pour quelle raison hésiteraient-ils à le faire pour cette poignée d’individus totalement dépaysés et sans véritable soutien, ni financier, ni militaire, et en plus coupés de leurs troupes, vivant à Kumba, Tiko ou Victoria ?

Mai 1957 : pourparlers de Londres et décision d’expulsion des upécistes.

Sur ces entrefaites, surviennent les pourparlers constitutionnels de Londres sur l’avenir du Southern Cameroun. Ceux-ci entamés au mois de mai, durent jusqu’au début du mois de juin 1957. D’importantes décisions y sont prises. L’une d’elles, malheureusement, concerne les upécistes : ils doivent quitter le Southern Cameroon. Les politiciens southern camerounais, ont enfin pu obtenir des Anglais cette décision. Seule concession imposée par les Britanniques : pas question de les remettre aux Français.

Le 13 juin 1957 à quatre heures du matin, la police anglaise fait irruption dans les différents domiciles des upécistes. Ils sont tous arrêtés et embarqués vers une destination inconnue, à bord de deux véhicules. Finalement, ils sont débarqués à Victoria (Limbe), puis enfermés dans leur « white house » (maison blanche) tout à côté du bureau de police. Après avoir passé plusieurs jours en garde à vue sans en savoir véritablement la raison, Moumié, en accord avec tous les autres upécistes arrêtés, décide d’entamer une grève de la faim. Celle-ci va durer quatre jours. Le cinquième jour, les Anglais finissent par appeler trois dirigeants de l’UPC incarcérés dont Félix Moumié, les autres étant Ouandié Ernest et Kingué Abel, pour leur signifier les motifs et les suites de leur arrestation.

1/- l’UPC est interdite en zone britannique.

2/- Ils n’ont enfreint aucune loi anglaise, mais ils doivent quitter le Southern Cameroon.

3/- Ils ne seront pas renvoyés en « zone française » parce que là-bas c’est la mort qui les attend.

4/- Ils vont être transférés dans un autre pays étranger de leur choix.

5/- il leur est laissé un temps de réflexion afin de choisir un pays où ils désireraient être déportés.

Après concertation, le choix des upécistes se porte sur le Soudan, l’Egypte et l’Inde. Les autorités britanniques se chargent alors de contacter les gouvernements de ces trois pays. Le Soudan est le premier à réagir favorablement.  Les upécistes y sont déportés via Lagos par avion. Qui sont-ils ? Félix Roland Moumié, Abel Kingué, Fosso François, Sendé Jean-Paul, Ngue Ngué Elie, Ngantia Victor, Ouandié Marthe, Omog Gertrude, Ngoyi Marguerite, Ndjock Aloys, Moumié Marthe, Kamen Sakio.

Endeley et Foncha sont enfin tranquilles. Ndeh Ntumazah pour sa part, de peur d’être jeté en prison par John Ngu Foncha, qui en plus d’être devenu Premier ministre du Southern Cameroon en 1959, était également devenu Vice-président de la République Fédérale du Cameroun en 1961, sera contraint de se sauver du pays en 1962, au lendemain de l’arrestation, sans protestation aucune de la part de quiconque au Cameroun Occidental, ni de Foncha, ni d’Endeley, ni de Muna, ni d’Egbe Tabi, ni de Ngom Njua, ni d’aucun Fon, ni d’aucun parlementaire anglophone, de quatre députés du Cameroun Oriental : Mbida, Mayi Matip, Okala et Eyidi Bebey. Bonjour le nombrilisme…

 

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